n°1213
octobre 2009
Santé
Sexualité
Désir sur ordonnance
Pour faire l’amour, il faut être deux ! Après le Viagra, le Cialis et autres Levitra, l’industrie pharmaceutique s’attaque au désir côté féminin.
En amour et en science, il est souvent question de sérendipité, ce mot dérivé de l’anglais signifiant en gros « découverte inattendue ». Le sildénafil, initialement développé dans l’indication d’angine de poitrine, a connu une carrière beaucoup plus profitable une fois que les cliniciens de Pfizer remarquèrent un net regain de vigueur chez leurs patients cardiaques. À la clef, dix ans après, un chiffre d’affaires de près de 2 milliards de dollars pour le laboratoire américain. Il en va de même pour la nouvelle sensation pharmacologique en sexualité : la flibansérine. Au départ testée comme antidépresseur, la molécule a elle aussi révélé quelques capacités érogènes, chez la femme cette fois ! L’heureux papa, le laboratoire Boehringer-Ingelheim, l’a fait tester sur près de 5000 patientes. Les résultats seront dévoilés sous peu. En attendant, le labo allemand joue profil bas : « Nous développons beaucoup de produits dans les domaines du cancer, du diabète… On consacre plus de temps aux molécules de la vie plutôt qu’à celles de la qualité de vie. Avec un médicament comme la flibansérine, on cherche des critères d’évaluation irréfutables, on ne peut rien faire dans la précipitation. » Tout le problème est là, comme tout ce qui touche à la psychiatrie, la sexualité manque de marqueurs fiables et scientifiques.
Plaisir au long cours
Mais sans eux, pas d’AMM, alors on temporise : « La flibansérine ne sera mise sur le marché qu’entre 2011 et 2013, elle rentre seulement en phase III à l’heure actuelle. Le Viagra sert à passer une bonne soirée ou un bon week-end, là c’est complètement différent, on parle de désir féminin, la flibansérine est un médicament au long cours. » Révolutionnaire ? Oui et non : dans l’indication barbare de « Hypoactive sexual desire disorder » ou HSDD, existe déjà un médicament sur le marché français, l’Intrinsa. Ces patchs à base de testostérone ont été commercialisés en 2007, assortis d’un Plan de gestion des risques mis en place par l’Afssaps. Les autorités craignaient évidemment la prescription hors AMM de cette spécialité, prévue pour restaurer la libido des femmes non ménopausées ayant subi une hystérectomie. D’autant que ce médicament induit quelques effets secondaires pas toujours sexy, comme une exacerbation de la pilosité ou une raucité de la voix. Cela en effaroucherait plus d’une. Autre candidat, le PT-141, développé par la firme américaine Palatin Technologies, veut, lui, jouer les aphrodisiaques par la voie de la mélanocortine, et promet le septième ciel à la fois aux hommes et aux femmes. Sérotonine, dopamine, testostérone… la voie pharmacologique du désir serait-elle aussi impénétrable que l’amour lui-même ?
Laurent Simon
Photo Miguel Medina 
Après le Viagra, le Cialis et autre Levitra,
place au désir féminin !
3 QUESTIONS A…
Dr Jacques Waynberg, sexologue et fondateur de l’institut de sexologie,
grand opposant au « toutpharmacologie»
Comment analysez-vous les essais cliniques en cours dans l’indication de HSDD ?
Sans vouloir faire d’étymologie, désir doit être synonyme de liberté ! Or le monde actuel tend à penser qu’une femme qui se refuse à un homme, c’est anormal. La flibansérine, une molécule antidépresseur, relève d’une ambition imbécile : on touche à la motivation de la sexualité pour, au final, « droguer » des femmes saines. On est en train de normaliser la sexualité sur des critères purement phallocrates !
Le problème n’est-il pas qu’il n’existe aucun modèle scientifique pour tester le désir ?
La vérité est que nous ne savons pas comment se met en place le désir. L’idéal serait un traitement de courte durée, organique. Une sorte de Viagra au féminin, qui n’existe pas pour l’instant et n’existera certainement jamais : le désir n’a pas d’anatomie, c’est un travail invisible.
Faut-il écarter tout traitement pharmacologique de la sexualité ?
Pas du tout, le sildénafil est un traitement très utile mais que je prescris dans la plupart des cas uniquement à la demande de la femme! Les couples doivent régler leurs comptes en parlant, et non en prenant une pilule rose ou bleue.