Hépatites, herpès, gonocoque, chlamydiose, syphilis, papillomavirus, VIH… À la liste de ces infections sexuellement transmissibles (IST) courantes est venue s’ajouter une nouvelle recrue : la dermatophilose, une infection cutanée causée par une bactérie, Dermatophilus congolensis. Se manifestant par des lésions croûteuses, elle touchait jusque-là essentiellement bovins et chevaux et la littérature ne décrivait que douze cas de cette zoonose chez l’homme, après des contacts avec un animal infecté.
De Lyon à Barcelone
Mais une nouvelle dynamique de transmission d’homme à homme, et non plus uniquement d’animal à homme, a été décrite pour la première fois en fin d’année 2025. Tout a commencé à Lyon (Rhône), au centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic des IST (CeGIDD) de la Croix-Rousse (Hospices civils de Lyon, HCL), lorsqu’un homme présentant des boutons laissant penser à une syphilis est venu consulter. Dermatophilus congolensis est retrouvée lors des examens bactériologiques alors même que le patient n’a pas été en lien avec des animaux. Puis elle est à nouveau identifiée chez un deuxième et un troisième patient. En l’espace de deux mois, neufs cas – dont un à Paris – sont tour à tour recensés sans qu’il y ait jamais aucune exposition à du bétail. Rapidement toutefois, les médecins établissent un lien : les symptômes apparaissent chez des hommes ayant des rapports avec des hommes (HSH), après des passages par des saunas gays. Au même moment, à Barcelone (Espagne), des médecins décrivent des lésions cutanées érythémateuses (c’est-à-dire caractérisées par des rougeurs) analogues chez neuf patients dont les environnements sont similaires. D’autres diagnostics sont ensuite rapportés dans l’Hexagone (à Bordeaux, Saint-Étienne et Grenoble), puis ailleurs en Europe (Allemagne, Suisse, Suède), et jusqu’en Israël. À la mi-juin, on dénombrait en Europe 70 cas humains identifiés de dermatophilose, dont 40 cas survenus en France depuis janvier 2026, selon la Société française de microbiologie. Les observations lyonnaises ont fait l’objet d’une publication le mois dernier dans la revue médicale Emerging Infectious Disease. Elles avancent que la transmission de Dermatophilus congolensis se ferait par contact étroit peau à peau et serait potentiellement favorisée par les environnements chauds et humides.
Dissémination inédite
« C’est ce nouveau mode de propagation, ainsi que la localisation des lésions, à 90 % situées au niveau génital, et dans 50 % des cas dans la zone autour de la bouche, qui nous ont orientés vers une IST, remarque l’un des auteurs de l’étude lyonnaise, Maxime Bonjour, médecin de santé publique et coordinateur du CeGGID de la Croix-Rousse. Car les précédents cas de dermatophilose répertoriés évoquaient des lésions plutôt sur les jambes, les bras et les mains, c’est-à-dire les zones de contact entre les hommes et les animaux contaminés, ce que nous ne retrouvons pas chez les nouveaux patients auxquels nous sommes confrontés. » Répondant bien aux antibiotiques (amoxicilline ou pristinamycine), cette nouvelle IST est sans gravité et ne laisse pas de cicatrices. « Elle peut même régresser d’elle-même sans traitement », relève Maxime Bonjour. Aussi, du fait du faible risque représenté par la pathologie et du petit nombre de patients touchés, les mettre sous antibiotiques à titre préventif n’est pas justifié.
Sous surveillance
Cela n’empêche pas les autorités sanitaires de rester vigilantes, qui plus est en cette période de l’année où, un peu partout en Europe, des Prides battent leur plein. Dans ce contexte, Santé publique France préparerait une enquête épidémiologique (c’est-à-dire destinée à déterminer les causes, la fréquence et la répartition de la maladie dans la population) afin de surveiller l’évolution du nombre de cas et l’apparition d’un éventuel pic. D’autant que plusieurs inconnues subsistent : « Bien que la transmission interhumaine ait débuté dans le milieu HSH, elle peut très bien déborder ce cadre, et on ne peut pas exclure des contaminations de femmes ou d’enfants, ou via des surfaces. Un patient a, par exemple, été diagnostiqué avec des lésions sur la tête et le torse et il ne rapportait aucun rapport avec un autre homme », signale Maxime Bonjour. Autre élément d’incertitude : une personne infectée asymptomatique pourrait-elle permettre la diffusion de l’élément pathogène ? Il n’est pas non plus exclu qu’il s’agisse d’une nouvelle espèce de Dermatophilus. Autant d’hypothèses qui restent à éclaircir.
Diagnostic délicat
En attendant que les doutes soient levés, il faut savoir que la dermatophilose peut aussi être confondue avec d’autres types d’affections dermatologiques que sont, entre autres l’impétigo, le virus du molluscum contagiosum, le psoriasis en gouttes, ou la folliculite liée à la bactérie Staphylococcus aureus ou S. lugdunensis (elle est souvent retrouvée avec Dermatophilus et peut masquer sa détection). Les laboratoires de bactériologie ont donc reçu des directives pour assurer sa bonne identification. Face à une infection des poils pubiens ou de barbe, les pharmaciens et les professionnels de santé rassureront les patients dans un premier temps, puis les inciteront à réaliser un prélèvement dans un lieu adapté comme un CeGGID. Il faut également avoir en tête que le préservatif ne permet pas de se protéger face à Dermatophilus. Il est donc recommandé aux patients de vérifier que leurs partenaires ne présentent pas de lésions dermatologiques et de se faire dépister au moindre doute.